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 [Récit] Les clairons du pouvoir

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Romulus Barèzes

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MessageSujet: [Récit] Les clairons du pouvoir   Mar 15 Mai - 19:18

Les clairons du pouvoir


Citation :
Un homme qui aspire à de grandes choses regarde tous ceux qu’il rencontre sur sa route soit comme moyens, soit comme causes de retard et comme obstacles — soit encore comme des reposoirs où il s’arrête momentanément. La bonté de haute marque envers son prochain, qui est le propre de cet homme, ne devient possible que quand il est arrivé à sa propre hauteur et qu’il commence à dominer. Une certaine impatience et la conscience d’avoir été toujours condamné à la comédie le troublent dans toutes ses relations : ce genre d’homme connaît la solitude et ce qu’elle a de plus empoisonné. 
Friedrich Nietzsche

Citation :
Some are born to sweet delight,
Some are born to endless night.

William Blake
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Romulus Barèzes

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MessageSujet: Re: [Récit] Les clairons du pouvoir   Mar 15 Mai - 19:20

Citation :
Avant-propos :


Certains hommes marquent les esprits par leur prestance et leur capacité à faire impression, naturellement et sans effort. Qu’il s’agisse d’un talent inné ou d’une technique peaufinée au fil des âges, il est toujours difficile de trancher. Qu'est-ce qui attire réellement la sympathie et la fascination d'autrui? L'authenticité véritable... ou alors le semblant de spontanéité, plus calculateur et mesuré, souvent hypocrite, masque social finement travaillé? C’est notamment de ce doute que naît le mystère dont découle le charisme. Celui trouble et dangereux, aussi traître qu'une pente verglacée, qui pourtant s’avère bien souvent attisant et chaleureux comme le feu crépitant d’un foyer.


Un regard sur Romulus (Romuald de son vrai prénom), négociant issu d'une famille petite-bourgeoise hurleventoise estropiée par la faillite, permet en général de discerner toute son éloquence et sa babille. Ses talents oratoires semblent tout à fait, même dans le silence, suinter de tous les pores de sa peau. En effet, avant même qu’il ne prenne la parole et fasse la part belle à sa verve saillante, il se dégage du marchand un charme assez indicible, un pouvoir magnétique qui est amplifié par le mélange de dynamisme fougueux et de juste solennité. Une virilité assumée aussi, frôlant par occasion la brutalité, saupoudrée d'une couche de finesse et de subtilité qui rappelle à vous l'homme de goût qu'il prétend être. Pour autant, bien qu’il puisse séduire une frange de son auditoire, il aura également la faculté d’exaspérer et trouver le dégoût chez ceux qui ne succombent pas à ses belles paroles.

Toujours est-il que ces registres divers et variés, parfois même contradictoires, il semble tout à fait les maîtriser, à la manière de l’habile diplomate bien versé dans l’art de la palabre et des pourparlers. Une chose est sûre, il sait très bien s’adapter à ses interlocuteurs, de modeler ses propres propos pour parvenir à ses fins peu importe les moyens, jusqu’à parfois user des stratagèmes les plus discutables de la rhétorique. Il peut ainsi se faire l’apôtre infâme du pléonasme et de la tautologie, voire de la manipulation pure et simple. Mais c'est l’efficacité qui trouve le plus grand crédit à ses yeux. La fin en soi, le résultat des courses. L'objectif qu'il se fixe systématiquement en amont et qu'il est presque toujours parvenu à atteindre, ayant le mot juste pour faire vibrer, à loisir, les cordes de l'affect ou de la raison. 

Et pourquoi un tel succès? Plusieurs réponses sont à votre portée. Parce qu’il est doté d’une exceptionnelle empathie et d’une fibre populaire, diront certains. Parce qu’il est un infâme opportuniste, machiavélique et retors, prêt à tout pour briguer le pouvoir, quitte à gratter tous les râteliers et duper les crédules, murmureront quelques autres, plus discrets et sans doute plus lucides aussi.

Pour autant, depuis qu’il se fait émissaire du Conclave d’Albâtre, ses discours et ses paroles semblent trahir une foi inébranlable. Inexistante auparavant. Plus pudique en ces temps-là, dira-t-il pour faire taire les mauvaises langues. Car derrière le pragmatisme nécessaire et parfois un brin cynique de ce marchand reconverti dans la politique, pourrait se cacher un idéalisme encore intact, passionné et toujours vivace. À moins que ce ne soit le contraire...


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Romulus Barèzes

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MessageSujet: Re: [Récit] Les clairons du pouvoir   Mar 15 Mai - 19:20

Citation :

Un matin comme tous les autres. Réglé comme une parfaite horloge, le maître drapier ouvre les yeux sur un plafond de marbre duquel suspend un chandelier en or massif. Une pièce de collection, antique et coûteuse, qui doit valoir dans les cent cinquante pièces d’or à l’hôtel des ventes du Quartier Commerçant. Un revers de bras suffit à éloigner la couverture duveteuse, doublée de velours et brodée de fils soyeux, qui recouvre son imposante carcasse. D’une rotation des hanches, il est redressé de moitié, penché sur le côté de son lit, les pieds déjà enfoncés dans des chaussons moelleux. Des étirements sommaires viennent ensuite en accompagnant un bâillement féroce, celui du Lion qui rugit paresseusement pour annoncer son éveil à la savane. Telle une force nonchalante de la nature. Une fois debout, le bonhomme enfile un peignoir et noue la ceinture autour de sa taille légèrement bedonnante, celle un peu dodue d’un bon vivant. Quelques foulées sur le carrelage en damiers lui suffisent pour rejoindre sa salle de bains. Vaste et fastueuse, à l’image de sa demeure elwynienne. Un regard dans la glace et l’ourlet d’un sourire se forme, découvrant une dentition impeccable de chicots parfaitement alignés et blanchis grâce à on-ne-sait-quel produit miracle. Mais c’est seulement maintenant que le véritable rituel commence. Une douche glaciale, d’abord, pour éveiller les sens et lui filer une niaque de jeune homme. L’eau est tellement froide qu’il ne peut s’empêcher de hurler un rire nerveux, presque dément, pour supporter la sensation. Il s’agit parfois de se faire violence pour attraper une bonne humeur. Une fois rincé, savonné et frotté à la brosse, le supplice s’achève. Mais le négociant n’a pas perdu le sourire carnassier qui s’est figé sur son visage. Non, ce rictus-là est une arme, un instrument de travail, qui ne s’abandonne qu’au coucher. Le rituel se poursuit. Un masque fait d’argile et de concoctions végétales est appliqué sur le visage du bonhomme. De quoi corriger les impuretés, gommer les imperfections. Bref, consolider un masque inaltérable de bienséance. Fortifier ses traits gracieux et son teint avenant. Il repasse sous l’eau ensuite, à une température tiède cette fois, afin de parachever l’œuvre de superficialité. Mais les érudits savent que toute la différence se fait dans les détails. Le diplomate en est parfaitement conscient.

L’eau ruisselle sur son visage, traçant des sillons dans l’argile pour faire émerger progressivement la figure qu’il présente au monde. Celle de Romulus Barèzes, négociant et politicien de son état. Le pragmatisme se mêle à un narcissisme plus primaire lorsque, quelques minutes plus tard, c’est son reflet qu’il admire de nouveau. Assez longuement. Comme pour se convaincre de sa perfection, sans pour autant pouvoir se débarrasser d’un soupçon de doute qui le tenaille et le force à maintenir cette stricte observation. Toutes les émotions traversent son visage à mesure qu’il le contorsionne pour adopter différents styles d’expressions. Puis des syllabes tantôt graves, tantôt sourdes, franchissent ses lèvres. « A, o, i, e, u ». Des phrases sans queue ni tête, aussi, juste de quoi échauffer son élocution. Et pour finir, une vieille diatribe qu’il répète depuis des années, discours plein de bon sentiment mais néanmoins percutant sur la nécessité de pourvoir une soupe populaire dans tous les quartiers de la capitale. Après ce rapide mais consciencieux exercice de prosodie, une pince à épiler trouve le chemin de ses narines. Quelques poils revêches connaissent une fin misérable, arrachés à leur foyer nasal. C’est ensuite au tour d’une crinière châtain claire d’être brossée en arrière, d’un mouvement mécanique et dépourvu de fantaisie. On ne plaisante pas avec la chose capillaire. Enfin, une bonne dizaine de minutes est accordée à l’entretien d’une moustache impeccable, pour ne pas dire grandiose, taillée en fer à cheval, qui exalte aussi bien la finesse par sa tenue que la virilité par son épaisseur fournie.

Un fiacre mène l’opulent négociant dans les entrailles de la capitale. C’est dans l’effervescence du Quartier Commerçant que Barèzes ordonne une halte à son chauffeur. Une promenade à pieds s’impose car il en a marre d’être assis. Et puis, la marche, c’est bon pour le sang. Le soleil est encore pâle à cette heure matinale et ses rayons filtrent à travers une fine couche de nuages qui égrène la nue. Il a plu cette nuit et c’est une humidité poisseuse qui plombe l’air ambiant. Dans sa longue toge, le marchand étouffe un peu. Mais il n’en démontre rien, alors qu’il est occupé à distribuer salutations bienveillantes et sourires charmeurs aux badauds qu’il croise sur les canaux. Bientôt, il pénètre dans le vieux quartier pour s’enfoncer dans un lacis interminable de ruelles étroites. Sur le chemin, il gaspille de la menue monnaie pour quelques mendiants, en s’assurant évidemment que ses gestes louables soient remarqués.  Plus loin dans l’enfilade de rues, il croise un visage connu, celui du vieux Balthazar, un ivrogne notoire réputé pour ses tirades pseudo-philosophiques et son penchant pour l’absinthe. Si l’on en croyait ses histoires farfelues débitées autour d’une bouteille, il avait été prêtre dans une autre vie. Mais tout le monde prenait ça pour des calembredaines.

«  Qu’Elle vous protège et vous éclaire, mon père !
- J’te salue aussi, mon fils. La Lumière seule nous guide. »



Alors qu’il remonte un pan de la Vieille Ville qu’il connait mieux que les autres, des souvenirs d’une existence moins exubérante viennent le tarauder un instant. Réminiscences passées d’une période de sa vie qu’il avait l’habitude de taire, tant par honte que par pragmatisme. L’époque où son père avait précipité leur famille dans une ruine sans nom. Qu’il les avait forcé à quitter le confort de leur quotidien, leur joli appartement en bordure des canaux, pour une piaule miteuse dans la Vieille Ville. Tout cela parce qu’il avait été faible et stupide. Et que des larrons peu scrupuleux avaient exploité cette faiblesse. Par conséquent, Romulus avait terminé son enfance dans cette enfilade de rues glauques, entre les vicieux coupe-gorge et les bandes de truands, les rades minables et les cloaques malfamés. Et il n’avait jamais pardonné son père. Si ce dernier était encore en vie, ce que Romulus ignorait, il devait certainement être en train de noyer sa misère au fond d’un grog. Ou peut-être faisait-il partie des clochards à qui il donnait de l’argent. Cette pensée amuse sincèrement le négociant car ses prunelles pétillent d’une joie dévoyée. Brusquement, il s’engouffre dans une rue adjacente à celle, plus large, qu’il empruntait alors. Quelques secondes plus tard, Barèzes est invisible, perdu dans un renfoncement de mur qui dissimule une porte cochère. Contre laquelle il frappe trois coups, puis deux. Après une bonne minute, l’huis finit par glisser et le maître drapier disparait à l’intérieur. 

L’endroit ressemble à un caveau lugubre, baigné dans une pénombre de poix. Il s’agit en réalité d’un petit local de stockage où sont entreposés plusieurs caisses en bois barrées de fer, recouvertes par des draps poussiéreux et trouées par les mites. Au fond, on trouve quelques barriques et des tonneaux d’alcool. Un simple candélabre éclaire faiblement une table branlante et deux chaises qui se font face. Sur l’une d’elles siège un vieux truand aux longs cheveux gras et filasses, gris comme l’hiver. Le reflet d’un monocle en verre étincèle parfois. Lorsque le triste sire s’approche de la table, les coudes en avant, la flamme vacillante du candélabre permet d’éclairer le visage parcheminé du vieil homme, ainsi que ses deux grosses pognes couturées de cicatrices. Des mains aux doigts épais et carrés, sertis de chevalières rouillées. Des mains de tueur. Un rictus crapuleux fissure ses lèvres rêches avant qu’il ne désigne la chaise opposée d’un geste qui pourrait sembler hospitalier. Quiconque connaît le personnage pourrait en douter. Barèzes ne se fait pas prier cependant, loin d’être démonté. En réalité, il connaît le bougre depuis plusieurs décennies. Et une telle mise en scène, aussi glauque soit-elle, ne l’impressionne guère. 

«  Content de te voir, Maurice. Comment se porte mon vieil ami ?
- Les choses se passent. Tu sais, avec l’âge, j’ai appris à ne pas me plaindre.
- Quelle sagesse ! L’air libre te va bien au teint, en tout cas.
- Arrête tes salades. J’ai la gueule plus cireuse qu’un blafard qu’on viendrait de déterrer. Mais ouais, ça fait du bien d’être sorti. Ces dernières semaines m’ont permis de me réaclimater.
- Je suis bien heureux de l’entendre. Dis-moi, comment avance notre affaire ?
- Droit au but, hein ? Tu n’aimes plus faire le brin de causette avec moi ? J’vais finir par me vexer.
- Allons bon, Maury… Il y a méprise. Notre amitié remonte à loin, et tu sais bien à quel point j’apprécie nos petites conversations. Rien ne nous empêche de bavasser allègrement après avoir mis le travail de côté.
- Ne fais pas trop ton faraud avec moi, Barèzes. Je sais que c’est à ta langue bien pendue que tu dois ta fortune, mais je ne suis pas ton loustic habituel, ne l’oublie pas.
- Loin de moi cette idée-là. Après tout, tu connais tout le respect que je te dois. Mais reconnais une chose, veux-tu ? Je me tourne vers toi pour un boulot en or, grassement payé. Exactement de quoi te remettre le pied à l’étrier après les sept dernières années que tu viens de passer en taule. Alors, si je ne m’abuse, il serait un peu sévère de me traiter comme une sorte d’ingrat. Ou comme un baratineur qui te ferait perdre ton temps. Sans compter que je vais t’offrir sur un plateau ce que tu as désiré le plus depuis le jour où l’on t’a mis aux enfers. La vengeance que tu espères tant, Maury, c’est grâce à moi que tu l’obtiendras. Et je sais qu’elle vaut bien plus que tout l’or du monde à tes yeux, en ce moment. »



Un silence s’installe. Maurice Panzram toise longuement Romulus Barèzes de son seul œil valide, car c’est un œil-de-verre qui se cache derrière le monocle. Les doigts du vieux truand pianotent le bois de la table dans un rythme lent. La grimace fielleuse qu’il arbore se transforme progressivement en moue pensive, avant de conclure sur un sourire carnassier. L’homme en face de Romulus finit par dodeliner de la tête.

«  Tout avance comme prévu. Mieux que ça, même. Le premier contact avec la tribu s’est très bien passé, grâce aux contacts d’un de mes hommes.
- Gauthreaux ? 
- C’est ça. Il connaît bien les Rivepattes pour avoir fricoté avec certains chefs lorsqu’il faisait ses petites affaires dans les Carmines.
- Splendide. Mais je suis un peu surpris. Aucun problème à signaler ? Pas le moindre élément perturbateur ?
- Si, forcément, il y a bien eu un emmerdeur. On s’en est chargé, fissa, sans faire de vague.
- Je vois que tu ne perds pas la main. Et que tu fais toujours aussi peu de sentiments, cela me rassure.
- Il faut ce qu’il faut. Tu sais, pour faire carrière dans ma ligne de métier, c’est important d’avoir le cœur aussi sensible qu’un clou de chevalet. 
- Disons que l’absence de scrupules est parfois nécessaire. Et qu’il faut bien casser quelques œufs pour faire une omelette digne de ce nom. Comprends bien qu’user de telles méthodes m’est insupportable… Mais la fin justifie parfois les moyens. Et qu’au final, entendons-nous bien, je ne fais qu’œuvrer pour la prospérité du Royaume. Toujours.
- Pour sûr. Tu m’en diras tant, Barèzes.
- Sinon… Qu’en est-il de la deuxième partie du contrat ?
- C’est encore trop tôt pour obtenir des résultats. Alors il me faudra un peu plus de temps pour présenter du concret. »


Une grimace éphémère érode la bonhomie de Barèzes, l’espace d’un instant. Alors que son œil se plisse d’un tic nerveux, qu’il corrige vite en retrouvant un sourire faussement cordial, saturé de condescendance.

«  Hurlevent a bien changé, Maury. Et tu as été à l’ombre pour une durée conséquente… Es-tu sûr de connaître encore assez la capitale ? Est-ce que ton influence dans les bas-fonds est toujours aussi vivace ? Sans vouloir t’offenser, c’est une question légitime que je peux me poser. »

A ces mots, un éclat dangereux luit dans le regard borgne du vieux truand. Au fond de sa pupille vide, on peut sentir monter une colère brute. Mais il se contient. Maurice Panzram finit éventuellement par sourire d’un air équivoque, puis même de ricaner franchement. Une façon de contrôler l’impérieuse pulsion de meurtre qui révolutionne son être en ce moment-même. Cette envie furieuse, mais sourde, de se jeter sur Barèzes, couteau tiré, pour lui aérer une jugulaire ou deux. Il rassemble ses mains au centre de la table et articule une réponse sans détours qui lui vient directement des tripes.

«  Ecoute-moi bien, mon grand. Je suis un enfant de la capitale, un pur produit de ses artères populaires. J’ai grandi sous l’océan de tuiles rondes de la Vieille Ville, foulé ses pavés ocres et trempé dans ses caniveaux. J’ai été élevé par ses arches et ses impasses, ses venelles obscures, ses bouges miteux et ses tripots dégueulasses. Tout ça n’a pas changé. Et rien ne change jamais vraiment. Tout y est, comme avant que j’sois parti. Le méandre des ruelles, la sale promiscuité des coupe-gorges. Et puis les effluves de rhum qui te montent à la tête comme un verre de tord-boyaux sifflé cul sec. Tout ça n’a pas changé, encore une fois. Et tu sais très bien autant que moi que les gens ne changent pas. J’ai peut-être un peu de retard à rattraper… Mais tout ce que j’ai fait par le passé, crois-moi sur parole, je suis capable de le refaire. »

Romulus acquiesce avec lenteur, vaguement convaincu par cette diatribe pleine de passion. D’un geste, il balaye l’air d’une main nonchalante.

«  J’espère que tu dis vrai, mon ami. Mais pour citer un vieux conteur oublié de tous… Je ne crois que ce que je vois. 
- Alors nous verrons bien, Barèzes.
- Oui, nous verrons. »



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Romulus Barèzes

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MessageSujet: Re: [Récit] Les clairons du pouvoir   Mar 15 Mai - 19:21

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Nichée au sommet d’une vaste place piétonne qui surplombe le Quartier des Mages, entourée de toutes sortes d’échoppes dédiées à la pratique des arcanes et aux divers arts du raffinement, se tient la célèbre Maison du Drap. La devanture annonce la couleur avec deux colonnes de pierre subtilement dressées de part et d’autre de l’entrée, à partir de laquelle se déploie un vestibule étroit orné de tapisseries luxueuses qui mène à la pièce centrale, bien plus large, dont le plafond en coupole donne l’illusion d’une certaine démesure. Etals et tables bourrés d’étoffes se succèdent sous les arcades beiges de ce pavillon fastueux. Fresques bigarrées et riches bas-reliefs décorent les murs pour rendre hommage à la pratique du commerce : navigateurs célèbres, ports de renommée azérothienne et cetera. Partout où l’œil se pose, il trouve dorures en soie, couleurs chamarrées et teintes bariolées, qui éclatent de leur charme extravagant. Tout ici respire le luxe et l’opulence. Et à en croire la clientèle qui la fréquente, aussi bruyante que fortunée, l’endroit connaît un franc succès. 

Son propriétaire n’est autre que Romulus Barèzes. Comme il est de coutume dans les familles de négociants, Barèzes a hérité d’une formation très pratique, basée sur le voyage et l’apprentissage par le terrain et l’expérience. Mu par un sens pointu des affaires et un pragmatisme retors, il a su s’élever dans la bourgeoisie en renouvelant l’affaire familiale : le drap de luxe. C’est ainsi qu’il commercialise monceaux et fatras des plus précieuses étoffes du Royaume aux maisons nobles et autres bourgeois suffisamment aisés. Présent sur toute la filière de la production textile, Barèzes dispose de plusieurs entrepôts au Port de Hurlevent, deux ateliers textiles dans le Quartier des Mages et un moulin hydraulique aux abords de Comté du Nord. La Maison du Drap n’est qu’une vitrine de sa réussite, celle qu’il veut exposer à tout prix et aux yeux de tous. 

En ce moment-même, au fond de la grande salle, Barèzes semble plongé dans une conversation passionnante avec Auguste Ruggiero, maître jurande de la corporation des drapiers hurleventois. Tandis qu’il bavarde sans discontinuer, comme la dernière des pipelettes, une silhouette singulière fend la masse de clients agglutinés autour de la dernière pièce à la mode, une tenture hors de prix tout droit importée de Tanaris. Le maître des lieux plisse un œil intrigué en suivant cette démarche qu’il croit reconnaître. Une curiosité voisine de l’épouvante s’empare désormais de son expression lorsqu’il perçoit plus clairement cette chevelure familière, cascade de boucles brunes et souples, qui dévore le dos frêle jusqu’à encenser une taille de guêpe, fine au possible. Il bredouille une excuse plus ou moins éloquente à l’attention de Ruggiero, prétextant un aléa de dernière minute, pour se frayer un chemin dans la foule à son tour. Il rejoint la belle inconnue et lui attrape le poignet, un peu trop brusquement pour ne pas bafouer les règles de la bienséance. Elle fait volte-face bien malgré elle et la pression retombe aussi soudainement qu’elle est montée. Une simple inconnue. Jeune et parfaitement mignonne au demeurant. Qui le dévisage d’un air effaré. Le négociant retrouve ses esprits au bout d’une longue seconde, et éponge d’une main gênée la sueur clandestine qui mouillait son échine. Un simple malentendu, explique-t-il. Cela n’arrivera plus, il en fait la promesse, évitant ainsi le moindre scandale. Une ristourne sur ce tapis de selle ? Mais parfaitement ! Un rabais sur cette couverture ? Absolument ! C’est la Maison qui régale. 

Le teint encore livide, Romulus préfère s’écarter et trouve refuge sous une arcade. D’une main blême, il s’appuie contre le mur pour reprendre le contrôle de ses émotions. Il conserve toutefois la présence d’esprit d’accorder quelques sourires factices aux clients qui passent et le saluent. Perdre la face en public n’est absolument pas envisageable. Il n’y a d’ailleurs rien de pire à ses yeux. Quelques minutes de répit lui suffisent avant de remonter sur scène et reprendre son acte à merveille, comme si de rien n’était. Pour autant, un sentiment désagréable, vieux d’une décennie, taquine l’arrière de ses pensées, comme la caresse vicieuse d’un spectre oublié.


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Romulus Barèzes

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MessageSujet: Re: [Récit] Les clairons du pouvoir   Mar 15 Mai - 19:22

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Le printemps. Douce période de l’année où bourgeonnent les fleurs et s’éveillent les passions. Les oiseaux gazouillent, la jeunesse s’épanouit. C’est la saison des amours. Nous sommes à la vingt-deuxième année du comput royal et la Semaine des Enfants bat son plein. Partout en Azeroth sont célébrées les plus innocentes victimes de la guerre… les orphelins.
Romulus n’a que vingt-et-un an à ce moment-là et on peut le voir, nimbé de lumière dans le soleil éclatant, en train de déambuler fièrement dans les rues, comme un jeune paon fougueux, déjà paré à cette époque de très belles soieries. Depuis qu’il s’est associé à Jurgen Cotton, fortuné propriétaire terrien et négociant hors-pair, les affaires du maître drapier connaissent une embellie notable. Cette réussite, il ne souhaite pas la conserver jalousement pour lui. Il veut que le monde entier puisse en témoigner. Ce qu’il doit garder secret, en revanche, c’est son amour pour la fille de Cotton, Rosalyn de son prénom. Et la relation clandestine qu’il entretient avec elle depuis des mois maintenant. Il pense l’aimer franchement mais regrette de ne pouvoir l’afficher en public. Un peu à l’instar d’un trophée émérite, qu’il aurait pu brandir aux yeux de tous comme l’énième preuve de son flamboyant succès. Malheureusement, la jeune fille est déjà promise à un vieil aristocrate. Et si jamais Jurgen Cotton apprenait que sa fille avait été déflorée avant le mariage, et ce par l’un de ses « disciples » les plus prometteurs… Mieux ne valait pas y penser. 
Le pas preste, galvanisé par l’envie d’étreindre sa dulcinée et profiter de ses charmes enviés par toute la gent masculine hurleventoise, Romulus ne tarde pas à rejoindre Rosalyn, à l’ombre d’un cyprès qui se tient à l’écart des jardins de la cité. L’endroit est isolé et la vue est magnifique, à fleur d’une falaise qui donne sur le Port et les rochers plein d’embruns en contrebas.

C’est à l’endroit prévu qu’il la retrouve, bercée par l’ombre fraîche des ramages du cyprès. Le vent marin, chargé d’iode, souffle dans leurs chevelures éparses et entremêlées lorsqu’ils goûtent à leurs lèvres respectives. Romulus semble épris d’un désir impérieux, prêt à consommer sur place l’objet de sa passion. Il avait toujours été un homme impatient, et la jeunesse n’arrange jamais rien à la chose. Ainsi, le voilà qui entame d’ores et déjà le retroussement méthodique des jupons de la demoiselle. Malgré sa furieuse envie de passer à l’acte, il n’est pas seulement ralenti par l’énigme insensée des gaines et rubans qui structurent cette infâme prison textile. Non, cette fois, c’est une main fermement appuyée contre son plexus qui le stoppe. Il lève des yeux surpris aux sourcils arqués et découvre Rosalyn en train de le regarder intensément, les pupilles dilatées par un mélange d’excitation et de joie. Elle semble sur le point de lui révéler quelque chose alors il lui offre une caresse sur la joue avant de l’interroger, tendrement, prenant sur lui pour réguler son besoin irrépressible de la trousser. Avec les femmes, il s’agit parfois de réfréner ses envies les plus bestiales. Du moins, avec la plupart des femmes.

«  Qu’y a-t-il, mon aimée ? Quelque chose vous tracasse ? »

C’est ainsi que Rosalyn prend le temps de le jauger, avec amour, les yeux courbés par la chaleur d’un sourire éternel.  Dans cet instant présent, vierge de toute hésitation, portée par l'ineffable envie de n'évoluer qu'avec lui, elle se sent heureuse, comme portée par des convictions indéfectibles et immuables. Transcendée par cette relation interdite mais ô combien gratifiante. Grâce à lui, elle se sent femme pour la première fois de sa vie. Complètement épanouie. Alors, dépourvue de toute prudence, confiante en lui et en leur avenir radieux, elle n’hésite pas à lui annoncer la nouvelle. 

«  Je vous aime, Romulus. Je vous aime tant. Et… il fallait que je vous dise… Mon chéri, je suis enceinte. »

L’aveu fait l’office d’un poignard qui vient cueillir le jeune homme dans les reins, pris de surprise et de stupeur. Il sent la lame s’infiltrer entre ses omoplates. L’expression déconfite, le regard fiévreux, c’est ce qu’il ressent – un grand coup de couteau dans le dos. Doublé d’un violent crachas à la figure. Comment a-t-elle pu oser, la garce ? Au fond des prunelles de sa dulcinée, il ne perçoit ni la joie, ni la félicité. Pas même l’amour qu’elle lui porte. Tout ce qu’il décèle, dansant comme des flammèches démoniaques sur un âtre maudit, ce sont les promesses de sa chute. D’une grande carrière avortée. Ses vastes projets, ses rêves de grandeur et de démesure… broyés par la force d’une bêtise stupide. La mort ou la faillite. Alors tout se révèle à lui dans un brusque sursaut de lucidité, implacable et fulgurant. L’imprudence de cette relation, la sottise de ses sentiments… Comment avait-il pu tout risquer pour de telles futilités ? Mais il sait quoi faire, dorénavant. Tout devient plus clair à mesure que les brumes de l’amour disparaissent, si rapidement. Peut-être trop rapidement. 

«  Je vous aime, moi aussi. Et cet enfant qui sera le nôtre aura tout ce qu’il mérite. J’en fais le serment. »

Le sourire de la belle s’élargit. Elle n’a jamais autant souri de sa vie. Romulus ceint les poignets frêles de la jeune femme, comme des menottes affectueuses, et la guide jusqu’au bord de la falaise. D’une voix calme et confiante, il la rassure. Dans l’oreille de son amante, comblée et éperdue, ses promesses sonnent vrai. Il se tient derrière elle comme un rempart protecteur. Sa voix ne trahit toujours rien de plus que de la bienveillance. Mais l’on peut noter, à s’y méprendre, un infime cliquetis de fatalité.

«  Voyez comme l’horizon est dégagé. Le ciel est parfaitement bleu, pas le moindre nuage. C’est un signe, vous ne croyez pas ? »

Elle acquiesce vivement tandis que des larmes chaudes coulent le long de ses joues. Des larmes de bonheur. Pendant de longues secondes, ils restent là, tous deux, à fixer les confins de la Grande Mer qui s’étendent à l’infini, sous un ciel limpide et les derniers rayons orangés d’un soleil déclinant. Cependant, lorsqu’elle se retourne enfin pour l’embrasser, c’est un hoquet de surprise qui la secoue. Car elle ne reconnaît pas cet homme qui lui fait face. Qui lui serre les poignets avec brusquerie. Et cette grimace monstrueuse et cruelle qui le défigure. Elle ne la reconnaît pas non plus. Lorsqu’il la précipite du haut de la falaise, les émotions se bousculent encore dans sa tête. Pétrifiée, elle n’aura pas opposé la moindre résistance. Elle voulait seulement un baiser. Mais c’est le vide qui l’embrasse désormais. Pour toujours. Et elle sombre. Elle sombre…

Il ne verra pas le corps de sa dulcinée sombrer dans le vide et s’écraser brutalement, désarticulée comme une poupée de chiffon, contre les rocs saillants en contrebas. Il ne verra pas non plus le sang bouillonnant se mêler aux embruns blanchâtres, aussitôt lavé par une houle complice. 
Comme si rien ne s’était passé.




***




Dixième jour du cinquième mois de l’an 38 du comput royal.
Un réveil en fanfare, et c’était vraiment le mauvais jour pour ça. Une rixe avait éclaté dans la rue en contrebas, et les bougres faisaient un boucan du diable en se balançant fions et invectives à tour de bras, toujours moins inventifs au fil de cette conversation véhémente. Mais toujours plus bruyants… Déjà que la nuit avait été rude, Angus Rayner n’aurait pas craché sur quelques heures de sommeil bien méritées. Pour ne rien arranger à cette nuit écourtée, il avait une sacrée migraine, et un milliard de timbales résonnaient dans sa caboche. Il pouvait sentir que sa langue était drôlement pâteuse aussi, et deviner que sa tronche tirait une mine patibulaire. Et puis son corps était engourdi, dépourvu de toute vigueur, comme si une troupe d’elekks lui était passé dessus. Bref, les douloureuses joies de l’alcool. L’esclandre au dehors redoubla d’intensité, ce qui arracha une bordée de jurons vindicatifs au détective, désormais penché sur le lavabo de sa minuscule salle de bains. Quelques décharges d’eau achevèrent de le réveiller, mais c’est toujours en titubant qu’il rejoignit son bureau. Il ouvrit un tiroir pour saisir une flasque de whisky planquée à l’intérieur. Soigner le mal par le mal, une belle devise pour les lendemains de cuite. Alors qu’il s’enfilait une généreuse rasade, son attention fut attirée par un morceau de papier, égaré sous une pile de dossiers. Le message qu’il véhiculait réapparut au beau milieu des méandres de sa mémoire brouillée : « Il faut que je te parle. Passe chez moi en début de soirée. L. »
Un pli grave barra son front, tandis qu’une grimace amère vint déformer son faciès déjà ravagé par une nuit de beuverie. Et des bribes de la veille refirent surface…

Elle lui avait donné rendez-vous chez elle, pour discuter de quelque chose d’important, à l’en croire, le genre de chose qui ne pouvait plus attendre. Ivre de désir, il s’était attendu à une petite causette de rien du tout suivie d’une torride partie de jambes en l’air. Pour un enquêteur professionnel, on pouvait clairement dire qu’il avait manqué de flair. 

«  Je ne sais pas exactement pourquoi j’ai commencé cette folie avec toi. Les choses ne se passent pas bien avec mon mari. Il fallait que je dorme avec un autre homme. Mais j’ai choisi le pire de tous.
- Je suis le pire ?
- Tu tombes amoureux, Angie. 
- Dis pas de bêtises. »


Elle lui avait adressé un sourire triste en flattant sa joue d’une caresse fugace, de celle qu’on accorde gentiment à un enfant égaré. Avec une tendresse infinie qu’il confondit avec le plus insultant des mépris. Alors il lui avait rendu dit un rictus crispé, suivi d’un vague hochement de tête. Il s’était apprêté à bredouiller un adieu laconique et tourner les talons lorsqu’elle lui avait réclamé un ultime baiser. Il n’avait pas eu la force de le lui refuser. Et leurs langues s’étaient mêlées une dernière fois dans un étau fiévreux. Pour un baiser mordant, désespéré. 

«  J’espère que tu me pardonneras.
- Sans rancune »
avait-il répondu un peu abruptement avant de l’abandonner. 


Penché sur sa flasque de whisky, les coudes avachis sur les dossiers qui parsemaient son bureau, Rayner gambergeait sur ce triste adieu. Enchaînant les gorgées comme une vaine tentative de repousser le vague qui faisait tanguer son âme. Pas qu’il regrettait quoi que ce soit si ce n’est cette fin abrupte. Mais tout de même, il y avait cette vieille frustration qui revenait en permanence. Ce sentiment insidieux d’être condamné à finir seul avec sa bouteille. Une compagne fidèle, certes, mais tout aussi versatile que les autres. Au diable les femmes et la bouteille. Toutes des chiennes, même maman. D’ailleurs, il n’avait pas été en mesure de se plaindre ou de lui reprocher quoi que ce soit, à la belle Léonie. Après tout, il savait dès le début dans quoi il s’embarquait. Et c’était décidément une sale manie chez lui que de courir après les femmes mariées. Dans un gloussement un peu morose, il leva son verre pour trinquer silencieusement. Aux vices qui nous rongent, aux chiennes qui nous trompent, et à nos sales manies. 

Il ne décuva qu’en fin d’après-midi, moment où il se décida enfin à sortir de sa tanière. Il pleuvait averse dehors, ce qui n’arrivait que ponctuellement en Hurlevent, alors il enfila à la hâte un imperméable usé qui vieillissait sur le porte-manteau. Quittant son havre de solitude, Angus descendit avec prudence l’escalier en colimaçon. Il n’était pas bien alerte et les marches étaient plutôt branlantes, en plus de grincer comme un verrou mal huilé. Une fois arrivé sans encombre sur le palier du rez-de-chaussée, il eut le plus grand déplaisir de croiser la vieille Durande, propriétaire de la bâtisse. C’était une grosse dame à l’âge avancé, rendue encore plus laide par des habits vieillots et mal assortis. Son visage gras était bouffi, et luisaient en son centre des petits yeux aussi fureteurs que porcins. Elle avait des cheveux bruns coupés ras, avec des petites lunettes rondes et sévères, cerclées de fer. En lui passant devant, Angus s’attacha à lui offrir un sourire saturé d’hypocrisie. Elle lui rendit une grimace mauvaise. Elle n’avait jamais pu le piffrer, nul besoin d’être un enquêteur pour le deviner, et ce malgré le fait qu’il ait toujours été honnête sur le paiement de la rente. Aucun d’eux ne gaspilla de salive en salutations, alors le détective trouva rapidement l’air libre. Pas la moindre trace de rixe au-dehors. Juste la sempiternelle affluence du Quartier Commerçant. L’habitude avait fini par triompher de l’agoraphobie du détective, mais c’était toujours avec réticence qu’il se joignait à cette marée humaine. Il avait toujours cette pensée désagréable selon laquelle il ne faisait que s’intégrer à un troupeau marchant vers l’abattoir. Le local qu’il utilisait comme bureau se trouvait dans une ruelle adjacente à la place principale du quartier, juste dans le voisinage direct d’un barbier réputé. 
La tête encore un peu dans le cirage, il déverrouilla mollement la porte avant d’entrer. Avant de refermer, il prit soin d’accrocher un écriteau qui indiquait, en lettres d’imprimerie :

 

A. RAYNER - DÉTECTIVE PRIVÉ
Enquêtes et filatures, affaires de mœurs, concurrence déloyales, animaux égarés



Après plusieurs heures à lambiner derrière son bureau, fatigué de faire semblant de travailler, Angus opta pour une sieste certainement pas méritée dans un vieux sofa ranci qu’il réservait d’ordinaire à ses clients. Mais il ne comptait plus le nombre de fois où il s’y était vautré allègrement pour piquer un somme. Il avait au moins roupillé une bonne demi-heure avant de refaire surface. En s’étirant, sa tête pivota et, malgré sa vision encore brouillée par le sommeil, il put discerner une silhouette longiligne qui se tenait dans l’encadrement de la porte. Il cligna des yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

«  Il est l’heure de se réveiller, mon ange. » fit la mystérieuse silhouette. La voix était féminine, douce mais un peu rauque à la fois, et sonnait comme une mélopée amère. Angus plissa le front en se redressant avec lenteur. La silhouette souffla de nouveau, sur un ton amusé.

«  Tu es drôlement mignon quand tu dors, Angie. J’avais pas le cœur de te réveiller. C’est rare de te voir aussi paisible.
- Nérissa? C’est bien toi ?
- Tu n’hallucines pas. C’est bien moi, personne d’autre. »

Angus sourit malgré lui, de gêne et de surprise mêlées. Il ne s’était pas attendu à la revoir de sitôt. Pas après leur dernière rencontre, deux ans auparavant. Elle l’avait enrôlé pour une enquête drôlement macabre qui avait franchement tourné au vinaigre. Il la pensait disparue de sa vie pour toujours. Parfaitement coi, un peu penaud, il prit le temps de la contempler de haut en bas. Elle était presque comme dans ses souvenirs. Seulement ses cheveux blonds étaient plus courts qu’à l’époque. Toujours ce même regard, cependant. Noir et pénétrant, subtilement souligné de khôl. Des prunelles sombres comme deux étangs obscurs dans lesquels il avait failli se noyer bien des fois. Elle était vêtue à la vagabonde, un pourpoint en cuir par-dessus une chemise de soie blanche. Il se dégageait d’elle un charme aussi piquant que frivole. On pouvait voir en elle autant de promesses d’amour que de luxure. Nérissa faisait naitre dans le cœur des hommes l’envie de l’aimer comme la mère de ses enfants mais aussi celle de la baiser comme la plus vulgaire des putains. Un mélange détonant qui avait fait ses ravages. Et encore, Angus ne soupçonnait qu’une infime partie de ces derniers. Après tout, il ne la connaissait pas vraiment. Nérissa était-il seulement son vrai prénom ? 

Le joli brin de femme se détacha du mur contre lequel elle était lovée avec nonchalance, pour avancer à pas timides dans la direction de Rayner. Une moue gênée torturait ses lèvres charnues, tandis que ses grands yeux de biche épinglaient le détective comme un épieu. 

«  J’ai besoin de ton aide, Angie. »

Cette rengaine, il l’avait déjà entendue par le passé. Et elle ne présageait rien de bon. Il esquissa un rictus sardonique, teinté d’amertume. En secouant mollement la tête.

«  J’suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Tu as besoin d’un enquêteur ? Je saurais t’en conseiller des très compétents en ville.
- C’est toi que je veux. Personne d’autre. »


Il frémit malgré lui. Elle l’avait dit avec une telle certitude qu’il ne put cacher son désarroi. Il se maudirait plus tard pour l’emprise qu’elle détenait sur lui, à chaque fois qu’ils se croisaient. Elle se rapprochait toujours plus tandis qu’il cherchait vainement à la repousser. Pire que ça, il posa la question la plus stupide de toutes. A laquelle il ajouta une note sardonique, juste pour faire bonne mesure.

« Et pourquoi moi, au juste ? Tu me rends un peu curieux, là »

La divine garce camoufla un sourire triomphant derrière un gloussement subtil. Sans cesser de se rapprocher. Elle avait gagné du terrain et elle ne tarderait pas à remporter la partie. Ce n’était qu’une question de temps. 

«  Parce que… Malgré tout ce qui s’est passé l’autre fois, Angie… Tu as toujours été là pour moi. Et je sais que c’est encore le cas. Que tout au fond de toi, je te manque. Et que tu te demandes ce qui aurait bien pu se passer entre nous, si les choses avaient été plus simples. Crois-tu que cette question ne me traverse jamais l’esprit ? J’y pense parfois, au contraire. Peut-être même plus que je ne le devrais… »

Angus déglutit. Une partie de lui ne croyait pas un traître mot à ces pieux mensonges. L’autre voulait tout gober comme un poisson mordant l’hameçon. Embourbé dans ce conflit intérieur, il ne la vit pas combler la distance qui les séparait. Ils étaient désormais nez à nez, et cette proximité n’arrangea pas les choses, au contraire. Faute de mieux, il resta stupéfié en la regardant, feignant un air désintéressé qui ne devait pas être très convaincant. Devant sa froideur simulée, la jeune femme prit un air peiné. Et, à s’y méprendre, ses yeux commencèrent à s’embuer. 

«  Je comprends que tu m’en veuilles pour ce qui s’est passé la dernière fois… Il m’arrive d’être cruelle et injuste. Et lorsque j’y repense, je m’en veux tellement. Mais cette fois, je me suis vraiment fourrée dans de mauvais draps. Ils veulent ma peau, Angie. »

Elle avait l’air si fragile et vulnérable. Peut-être même sincère ? Cette moue peinée, ses yeux embués… sur ce visage à la fois angélique et mutin. Angus ne savait plus quoi penser. Elle avait toujours détenu ce pouvoir incompréhensible sur lui. Et il n’avait pas de quoi résister à la manœuvre qu’elle était en train de déployer pour le faire céder. Alors il mit un premier pas dans la tombe en décidant de découvrir ce qu’elle avait à dire, au moins par curiosité. Mais en son âme et conscience, il savait parfaitement qu’il venait d’abdiquer. Pire que cela. Il était condamné. 

«  Toujours histoire de satisfaire ma curiosité… Qui t’en veut, exactement ?
- Une jeune femme a disparue il y a dix ans de ça. Morte en mer puis retrouvée sur une grève de sable au pied du Port. Il s’agissait de la fille de Jurgen Cotton, un grand magnat du commerce hurleventois. Tu dois connaître.
- Le nom fait sonner quelques clochettes, clairement. Mais quel rapport entre cette pauvre fille et toi, exactement ? J’avoue ne pas trop comprendre.
- Laisse-moi finir, Angie. Pour revenir à cette affaire, on n’a jamais vraiment su comment cette fille avait trouvé la mort. On devinait bien qu’elle s’était jetée d’une falaise. Mais c’était impossible de conclure sur un meurtre ou un simple suicide. Malgré l’influence de son père, l’enquête n’a jamais rien donné. Et le dossier a fini par être classé. Quel rapport avec moi, tu disais ? J’y viens. Une vieille femme à l’article de la mort s’est manifestée, le mois dernier. Elle était la gouvernante de cette jeune fille. Et sur son lit de mort, elle a fait la plus polémique des révélations… La jeune Rosalyn Cotton était enceinte, de seulement quelques semaines, avant de faire son saut de l’ange.  La gouvernante avait gardé le secret toutes ses années, sûrement pour préserver la réputation de la pauvresse. Mais la maladie a dû la rendre bavarde. »


Une sorte de malaise trahit sensiblement l’expression de Nérissa, comme elle s’apprêtait à rentrer dans des détails plus personnels. Du moins, c’est ce que déduit le détective. Il plissa des yeux froncés et tendit une oreille attentive.

«  Seulement… Un très bon ami à moi est tombé sur cette information. Et il a eu la mauvaise idée de vouloir faire chanter Cotton. Ça peut sembler idiot, mais un type comme lui préfère éviter qu’on fasse passer feu sa fillette pour la dernière des gourgandines. Du moins, c’est ce sur quoi mon ami avait misé.
- C’était stupide de sa part. J’voudrais pas porter le moindre jugement, Nérissa, mais tu devrais peut-être revoir tes fréquentations, non ?
- Je ne suis pas venu ici pour que tu me fasses la morale. Crois-moi, j’ai mes propres raisons de fréquenter ce type. Toujours est-il qu’il a fini par se faire attraper par les sbires de Cotton. Mais ils n’en ont pas fini avec ses jours, étrangement. Et ils ne sont pas contentés de lui filer une bonne frousse.
- Quoi alors ?
- Jurgen Cotton avait une toute autre idée en tête, Angie. Il nous a donné trois mois pour remonter cette nouvelle piste dans l’affaire. Et élucider enfin le mystère qui plane sur la mort de sa fille. Passé cet ultimatum, il s’est montré très clair : il nous ferait la peau.
- Cotton est assez riche pour payer ses propres enquêteurs. Il n’a aucun intérêt à embaucher un duo d’amateurs qui risquerait d’avoir la langue trop déliée.
- Je crois qu’il se fiche pas mal de l’image de sa fille. Il se soucie plutôt de la sienne au cas où il n’arriverait pas à retrouver celui qui lui a fait du tort. Et de lui faire payer. Alors pour ça, il n’hésite pas à envoyer le plus de chiens possibles sur les traces de cet hypothétique meurtrier. 
- Et vous faîtes partie de la meute.
- Précisément.
- Cette idée de chantage et de rançon… C’était la tienne, pas vrai ? »


Elle se contenta de le toiser en silence, le regard acéré. Comme si elle était piquée au vif mais trop fière pour s’avouer honteuse. D’un pouce, elle releva le menton pour conserver un port altier.

«  Vas-tu m’aider, Angie ? Oui ou non ? »

Il avait fini par accepter, évidemment, après quelques grondements renfrognés et une vaine tentative de paraître occupé sur d’autres affaires. Au final, il avait promis de se pencher sur l’affaire, au moins pour en débroussailler les grandes lignes et la mettre sur une piste crédible. Après lui avoir déposé un baiser sur la joue, elle s’était éloignée en lui donnant rendez-vous le lendemain sur la place de la Cathédrale. Il faisait déjà tard alors Rayner quitta son bureau peu après. Cette fois, il prit bien soin de fermer la porte à clef. Marre des visites surprises. En rentrant chez lui, il fit un détour par les canaux… Il n’avait aucune envie de passer la nuit seul à se triturer les méninges en gambergeant sur le retour inopiné de la belle Nérissa. Non, il attendrait le lendemain de manière plus divertissante. L’alcool avait déjà fait ses ravages la veille, alors il opta pour son second vice.


Quelques heures plus tard, la clarté diffuse des astres lunaires éclairait les deux corps enchevêtrés, filtrant à travers les persiennes trouées qui pendaient du rideau. Juste avant qu’ils ne se séparent, les ultimes estocades ayant été données. Sur la commode, on trouvait plusieurs pièces de cuivre. Certainement le prix de cet amour tarifé. 
D’un battement de jambes, elle avait rejoint le bord du lit, et s’évertuait à rattacher l’agrafe de son soutien-gorge. Angus restait prostré contre le dossier sans rien dire. Bien qu’il n’avait jamais été d’un naturel bavard, ce silence sembla interpeller la catin puisqu’elle risqua une brève œillade par-dessus son épaule nue.

«  On dirait que t’as besoin de parler.
- Parler ? Avec toi ? J’ai pas assez sur moi pour ce genre de supplément. Je sais que tu taxes plein pot les séances de psychologie. 
- Toujours la réplique acerbe, hein. Espèce de filou, tu mériterais une bonne correction, des fois.
- Qu’est-ce tu veux ? J’ai le verbiage plus aiguisé qu’une lancette de chirurgien. Et ça m’a tiré de plus d’un mauvais pas. De toute manière, c’est pas mon genre de verser dans la confession ou le sentimentalisme. Je laisse ça aux perdants et aux chiffes molles.
- Arrête un peu ton char, Rayner. Au fond, t’es qu’un vieux sentimental. 
- Ouais, tu dois sans doute avoir raison. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des putains ? »


Cette réflexion saugrenue lui valut une tape sur les jambes et un air faussement courroucé de la putain en question. Angus, lui, était tordu par un ricanement distordant, qui sonnait un peu comme une poulie mal graissée.  

«  Hé, dis… Il est déjà tard. Sûre de pas vouloir rester la nuit ? 
- Oh, j’aimerais bien… Mais j’ai des choses à faire. Et puis, je voudrais pas me montrer envahissante…
- Tu sais, ma chérie… C’est lorsque tu es absente que tu es le plus envahissante.
- Petit con, va.
- C’était poétique. Non ? »


La prostituée jeta un énième regard désapprobateur au détective, comme pour reprocher son sarcasme mordant.

«  Oui, tu devrais le noter quelque part. »

Puis elle sourit et se pencha sur le lit. Elle le rejoignit brièvement, à quatre pattes sur le plumard, pour minauder à son attention tout en lui flattant le menton d’un index sulfureux. Avant de lui souffler, tout bas, sur le ton d’une confidence pleine de provocation.

«  N’hésite pas à revenir me voir, plus tard… Dès que tu auras envie de te vider les balloches à nouveau. »

Si Angus avait été chaste, pudique ou réservé, il aurait certainement rougi. Mais cette invitation licencieuse lui tira plutôt un rictus lubrique. Cette insatiable traînée savait toujours lui filer une trique d’enfer. Au point où il oubliait parfois qu’il devait la payer pour jouir de ses talents de péripatéticienne. Une chose était sûre, elle connaissait bien le métier, la bagasse. Lorsqu’il était d’humeur moins jouasse, et qu’il en avait gros sur le palpitant, elle savait se montrer plus tendre et douce. Juste ce qu’il fallait pour lui donner une illusion de romance.

«  Il va falloir que je te revoie tous les soirs, dans ce cas. Mais c’est pas bon pour mon portefeuille. Et puis, ça serait pas très raisonnable que je m’attache à une succube dans ton genre. 
- C’est trop tard, mon chou. Tu m’as déjà vendu ton âme.
- Ce qu’il faut pas faire pour tirer son coup, de nos jours… »


Un rire sibyllin accompagna la prostituée lorsqu’elle quitta la chambre en chaloupant. Rayner lorgna une dernière fois sur cette croupe appétissante qui disparaissait derrière la porte avant de revenir à l’examen morne de sa piaule merdique. Il avait beau cacher sa misère, aussi bien affective qu’économique, derrière l’alcool et les relations tarifées, la dure réalité restait indéniable : les affaires n’étaient franchement pas florissantes ces derniers temps. Pour couronner le tout, il se laissait drôlement aller. En témoignait l’état lamentable de la chambre. Le bureau mal rangé, les vêtements qui traînaient un peu partout, sans compter la pellicule de poussière recouvrant les rares meubles à donner une âme à cet antre de mâle célibataire à la dérive. Il espérait au moins que le dossier sur la mort de Rosalyn Cotton amènerait un peu d’eau à son moulin. Juste de quoi lui remettre le pied à l’étrier. Depuis qu’il avait quitté le SI:7 –ou plutôt qu’on l’avait poussé vers la sortie- et qu’il s’était établi à son compte, le quotidien n’avait pas été radieux, il fallait le reconnaître. Il galérait même sérieusement à payer son loyer et les frais engagés pour ses enquêtes. Enfin, c’était indécent de s’épancher en lamentations. Il savait bien qu’il n’était pas le plus à plaindre, loin de là. Non, il en avait vu des choses sinistres et des destins funestes, dans sa carrière. Et ces mémoires désagréables avaient au moins le mérite de le faire relativiser sur son propre sort. Mais c’était bien chiche.  




Angus Rayner, un vieux loup grisonnant
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